La mosquée Evliya Kasım Pacha : un joyau ottoman oublié sur les rives de la Tundzha à Edirne
La mosquée Evliya Kasım Pacha se dresse sur la rive nord de la Tundzha, dans le quartier de Kirishhane, légèrement au sud du centre historique d'Edirne — et rares sont les édifices religieux du XVe siècle qui racontent une histoire aussi dramatique de lutte contre l'eau, le temps et l'oubli. La mosquée Evliya Kasım Pacha a été construite en 1478-1479 par le beylerbey de l'éyalet de Roumélie, Kasım Pacha, commandant militaire sous les sultans Mehmed le Conquérant et Bayezid II, qui reçut de son vivant le titre d'« Evliya » — « saint ». Aujourd’hui, ce temple carré à une seule coupole, construit en pierre taillée, se dresse dans un écrin de verdure, isolé de la ville par une digue artificielle. Depuis fin 2024, il fait l’objet d’une restauration de grande envergure qui devrait lui redonner toute sa splendeur d’ici fin 2026. Le voyageur prêt à s'écarter des sentiers battus de Selimiye pour venir ici découvrira un spectacle rare : l'architecture ottomane primitive, sans dorures ni foules, dans son authenticité presque ruinée.
Histoire et origine de la mosquée Evliya Kasım Pacha
L'histoire de ce monument remonte au milieu du XVe siècle, alors que l'Empire ottoman connaissait l'une de ses décennies les plus fastueuses. Kasim Pacha, dont le nom apparaît dans les chroniques dès 1442-1443, a servi comme vizir d'abord sous le sultan Murad II, puis sous son fils, Mehmed II le Conquérant, qui venait de prendre Constantinople. À une époque où l'Empire s'imposait activement en Roumélie — province européenne couvrant les Balkans actuels —, c'est précisément Kasim Pacha qui fut nommé beylerbey, c'est-à-dire gouverneur militaire et civil de tout ce vaste territoire. Sa personnalité alliait la sévérité du commandant à la réputation d'un homme pieux : le titre d'« Evliya », « saint », n'était pas attribué à n'importe quel dignitaire ottoman.
La construction de la mosquée, en 1478-1479, coïncida avec les dernières années du règne de Mehmed II et le début de celui de Bayezid II. À cette époque, Edirne conservait encore le souvenir de son statut d’ancienne capitale de l’empire : c’est de là que, en 1453, Mehmed II avait mené ses troupes vers Constantinople. La construction d’une mosquée à une seule coupole dans un quartier tranquille au bord de la Tundzha s’apparentait à un acte de piété personnelle. Après sa mort, le pacha fut inhumé dans la cour de sa propre mosquée — une hazire, comme on appelle en turc un petit cimetière attenant à un édifice religieux — et sa pierre tombale reste l’une des principales reliques du complexe.
Au cours des quatre siècles suivants, le lieu de culte a mené la vie ordinaire d’une mosquée de quartier, desservant les habitants du quartier de Kirishkhane. Tout a changé au tournant du XXe siècle : le tremblement de terre dévastateur de 1908 a détruit la partie supérieure du minaret — la « kaval », partie élancée du fût située au-dessus du sherefe, le balcon du muezzin. La restauration s'est prolongée, et la géologie du fleuve a joué contre le bâtiment : la Tundzha débordait régulièrement, et chaque crue emportait peu à peu la maçonnerie et le crépi. En 1950, les autorités ont fermé la mosquée au culte et aux visites — les principales raisons étant les inondations répétées et le déclin de la communauté : le barrage artificiel, construit pour protéger le centre d'Edirne, a coupé le quartier de la ville et accéléré l'exode des habitants. Pendant plus de soixante-dix longues années, le lieu de culte est devenu un témoin silencieux, dépourvu de fidèles.
Architecture et points d'intérêt
Ce monument s'inscrit dans la tradition ottomane primitive des mosquées carrées à un seul dôme — sans encore les cascades de coupoles multiples caractéristiques du style sinanique mature du XVIe siècle. La simplicité des formes est ici compensée par la qualité du travail : le bâtiment est construit en pierres soigneusement taillées (ashlar), ses murs sont parfaitement alignés et les proportions de l'espace intérieur sont étudiées dans les moindres détails. À proximité se trouvent un minaret et une petite cour intérieure abritant la tombe du fondateur.
Plan, dôme et matériaux
Le bâtiment présente un plan strictement carré et est surmonté d'une seule coupole — schéma classique de la « ek kubelli jami », répandu au XVe siècle. La façade est orientée vers le nord, et c'est là que se trouve l'entrée principale. Les matériaux méritent une attention particulière : l'ensemble de la construction est réalisé en blocs de pierre taillés, contrairement à de nombreux édifices contemporains qui utilisaient un mélange de briques et de pierres. Cela confère au monument un aspect plus monolithique et austère. Le son jamaat eri — le portique avant où priaient ceux qui arrivaient en retard à la prière commune — n'a pas été conservé jusqu'à nos jours ; il a été détruit par l'eau et le temps.
Façades, fenêtres et étoiles de pierre
La façade nord est ornée d'un portail principal, au-dessus duquel est fixée une inscription de trois lignes en langue ottomane — une kitâbe. De part et d'autre de l'entrée se trouve un mihrab extérieur, flanqué de deux fenêtres : ce détail était nécessaire pour permettre de prier en plein air lorsque la salle intérieure était pleine. Sur les trois autres côtés, on trouve quatre fenêtres disposées en deux rangées. Les fenêtres du bas sont rectangulaires, encastrées dans des niches peu profondes et surmontées de frontons en ogive ; au centre de chaque fronton est sculptée une petite étoile à cinq branches. Cet ornement modeste, presque héraldique, transforme les façades en un ciel nocturne de pierre — un détail qu'il est facile de manquer si l'on ne sait pas où regarder. Les fenêtres supérieures sont en arc, et au milieu du mur ouest se trouve un cadran solaire, qui indiquait autrefois l'heure de la prière.
L'escalier menant à la rivière et le minaret
Un escalier en pierre de quatorze marches descendait vers la mosquée depuis le sud, menant directement à la Tundzhe : les fidèles et les voyageurs pouvaient ainsi s’y rendre par l’eau. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux marches de cet escalier — les autres ont été détruites par les crues et les dépôts de limon. Néanmoins, même ce fragment donne une rare impression du lien qui existait autrefois entre la mosquée et la rivière. Le minaret unique a traversé bien des épreuves : en 1908, un tremblement de terre en a emporté la partie supérieure, qui a ensuite été partiellement restaurée. Actuellement, le minaret, tout comme l'ensemble du bâtiment, est en cours de restauration.
La cour, le cimetière familial et la tombe de Kasim Pacha
Une petite cour intérieure, avec de l'herbe verte et quelques arbres, sert de hazire, c'est-à-dire de cimetière familial attenant à la mosquée. C'est là que se trouve la tombe d'Evliya Kasim Pacha, fondateur du lieu de culte. La pierre tombale est réalisée dans la tradition des sépultures des vizirs ottomans : une stèle en pierre surmontée d'un turban (symbolisant le titre du défunt) et d'une inscription de style « seljuque ». Pour le voyageur, cet endroit devient un point de visite incontournable : c'est ici que le personnage historique pour lequel la mosquée a été construite passe du statut de nom sur une plaque à celui de personne réelle. Le silence de la cour est particulièrement perceptible en comparaison avec la place animée près de la mosquée Selimiye : ici, il n'y a ni boutiques de souvenirs, ni groupes de touristes — seulement le bruissement des saules au bord de la rivière et les rares pas des habitants venus entretenir la tombe d'un ancêtre.
Faits intéressants et légendes
- Kasim Pacha portait le titre honorifique de « Evliya » (« saint ») de son vivant. Dans la tradition ottomane, on désignait ainsi les dignitaires qui alliaient la fonction publique à une réputation de grande piété ; ce titre est extrêmement rare.
- D'après les chroniques, en 1478, Kasim Pacha occupait le poste de beylerbey de l'éyalet de Roumélie — l'une des deux unités administratives clés de l'Empire ottoman primitif, qui couvrait les provinces balkaniques. Pour un gouverneur de ce rang, la construction d’une mosquée personnelle était une pratique courante, visant à perpétuer la mémoire du donateur.
- Les étoiles à cinq branches sculptées dans les frontons en pierre des fenêtres inférieures constituent un procédé décoratif rare au XVe siècle. Elles sont souvent interprétées comme une référence à la symbolique soufie, où l'étoile est associée à la prière nocturne et à la guidance céleste.
- Après 1950, lorsque la mosquée a été fermée, elle est devenue une légende urbaine locale à Edirne : des rumeurs circulaient selon lesquelles, lors des crues, on pouvait entendre des voix réciter des sourates dans le bâtiment. D'un point de vue rationnel, cela s'explique par l'écho du vent dans la coupole vide, mais la légende a perduré pendant des décennies.
- Dans les années 2010, les autorités provinciales ont envisagé deux projets radicaux pour sauver le monument : déplacer le barrage de Tundzhi plus loin de la mosquée ou déplacer l'édifice tout entier vers un endroit sûr. Les deux options ont été rejetées par les services compétents, et c'est finalement une troisième voie qui a été choisie : des travaux hydrauliques locaux associés à une restauration.
Comment s'y rendre
La mosquée est située dans le quartier de Kirishhane, dans la partie sud d'Edirne, sur la rive nord de la rivière Tundzha. Le moyen le plus pratique pour se rendre en ville est de prendre un bus depuis Istanbul : depuis la gare routière d'Esenler ou la nouvelle gare routière de Byzas, des trajets réguliers de 2,5 à 3 heures mènent à la gare routière d'Edirne. Il existe également une liaison ferroviaire depuis Istanbul, mais le bus est généralement plus rapide et moins cher. En voiture, le trajet depuis Istanbul par l'autoroute O-3/D-100 dure environ 2 h 30 ; à Edirne, vous trouverez des parkings pratiques près des portes de la forteresse et de la mosquée Selimiye.
Le centre d'Edirne se trouve à environ 2 kilomètres de la mosquée Evliya Kasım Pacha. À pied depuis la mosquée Selimiye, le trajet dure entre 25 et 30 minutes : il faut se diriger vers le sud, en direction de la rivière Tünç, traverser le pont historique de Kanık, puis longer la digue jusqu'au quartier de Kirishhane. Un taxi depuis le centre ne coûte pas cher et le trajet dure entre 5 et 7 minutes. Les bus urbains et les dolmuş en direction de Karaağaç passent également à proximité — il faut descendre au panneau indiquant le quartier de Kirishhane. Attention : pendant la période de restauration (jusqu'à fin 2026), l'accès au bâtiment lui-même peut être limité ; la visite se fait depuis l'extérieur, derrière les barrières de chantier.
Conseils aux voyageurs
La meilleure période pour visiter le site est la fin du printemps (mai) et le début de l'automne (septembre-octobre), lorsque le niveau de l'eau de la Tundzhe est stable et que la température est agréable pour se promener à pied dans la plaine alluviale verdoyante. En été, le quartier de Kirishkhane se transforme en une zone chaude, presque dépourvue d'ombre : emportez de l'eau et un couvre-chef. En hiver, le chemin menant à la mosquée peut être détrempé après la pluie, c'est pourquoi des chaussures confortables et imperméables sont indispensables. Prévoyez 45 à 60 minutes pour la visite du site, plus le temps de trajet : ce n'est pas un endroit où l'on se rend « pour cinq minutes », ici, c'est le rythme de la rive tranquille qui prime.
Combinez cette visite avec le site phare de la ville : le complexe de la mosquée Selimiye, œuvre du grand Mimar Sinan, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Itinéraire logique pour une demi-journée : le matin, la mosquée Selimiye, puis la descente vers le Tünç, le pont Kanık, et pour finir, la mosquée de Kasım Pacha. À Edirne, il vaut également la peine de visiter le complexe du sultan Bayezid II (Bayezid II Külliyesi) avec son musée unique consacré à l'histoire de la médecine, ainsi que la Vieille Mosquée (Eski Camii). Pour un voyageur russophone, le quartier de Kirishhane ressemblera étonnamment aux plaines alluviales de la Moskova : la même verdure des saules, les mêmes reflets des nuages dans l'eau calme, mais avec de la pierre ottomane à la place des maisons en rondins.
Les règles de visite des lieux de culte en Turquie s'appliquent ici même lorsque le bâtiment est fermé : les femmes doivent avoir un foulard sur elles, et leurs vêtements doivent couvrir les épaules et les genoux. Prendre des photos de l'extérieur est autorisé et ne pose aucun problème ; il vaut mieux ne pas faire voler de drone au-dessus du site — d'une part, en raison de la proximité de la frontière avec la Grèce et la Bulgarie (réglementation de l'espace aérien), d'autre part, en raison des travaux de restauration en cours. Si vous souhaitez ramener d'Edirne autre chose que des aimants banals, rendez-vous au vieux bazar de la ville pour acheter du savon traditionnel au miel et au parfum de tulipe, ainsi que la célèbre pâtisserie d'Edirne « badem ezmesi » — une pâte d'amande à base d'amandes locales. Une fois les travaux achevés en 2026, une ouverture partielle au public est prévue, mais le calendrier n'a pas encore été approuvé — avant votre voyage, consultez les actualités sur le site de la Direction générale du patrimoine culturel de Turquie. La mosquée Evliya Kasım Pacha est un exemple rare de la manière dont un monument oublié du XVe siècle renaît grâce aux efforts d’une seule province, et le fait de la voir avant sa restauration complète, dans son état de ruine préservée et authentique, procure une impression particulière, presque intime, qu’aucune attraction touristique d’Edirne ne peut offrir.